L’horizon de circularité des systèmes alimentation/excrétion urbains peut s’appuyer sur des exemples historiques. Au XIXe siècle, certaines villes françaises ont atteint des niveaux importants de valorisation des ressources contenues dans les excrétats humains. Que nous enseignent ces modèles passés pour construire les modèles de demain ?
Cette question a été abordée dans le cadre de la thèse d’Etienne Dufour, encadrée par Sabine Barles (Géographie-cités) en partenariat CIFRE avec la mairie de Paris. Elle a fait l’objet à l’automne 2019 du stage d’Adèle Mathey étudiante à AgroParisTech, pour le cas de la région lilloise et de l’épandage « à la flamande » des matières de vidange (encadrée par Fabien Esculier, LEESU). Elle sous-tend enfin la réflexion menée par Emmanuel Adler au sein de sa thèse soutenue début 2020 (encadrée par Bruno Tassin et Eric Baratay). Ce dernier poursuit en 2023 son enquête avec le projet Histoire de matières organiques (Une étude historique sur la gestion des résidus organiques sur le territoire du Syctom).
Etienne Dufour, 2024. Thèse de doctorat de l’université Paris 1. sous la direction de Sabine Barles.
Depuis le début de l’ère industrielle, les grands cycles naturels des éléments biogènes, en particulier ceux de l’azote et du phosphore, sont très largement perturbés. Cette perturbation est une expression de la « rupture métabolique » qui s’est établie entre la société industrielle et son environnement naturel. En particulier, certaines techniques agricoles et urbaines ne permettent plus le recyclage des éléments vitaux (carbone, azote, phosphore, potassium, etc.), engendrant leur dispersion et de nombreux dommages écologiques et sanitaires. À travers une approche historique et en mobilisant le cadre analytique du métabolisme urbain, cette thèse en Aménagement du territoire et Géographie étudie comment a été mis en place au cours du XXe siècle ce système socioécologique et sociotechnique particulier dans un territoire spécifique, celui de la région parisienne. Surtout, elle interroge les trajectoires singulières des « politiques biogéochimiques » circulaires, à savoir les systèmes sociotechniques d’utilisation agricole des matières organiques résiduelles (compostage des ordures, épandage agricole des eaux usées ou des matières de vidanges). En mettant à jour les mécanismes de leur disparition, elle cherche à révéler autant la contingence de celle-ci qu’à expliciter les choix politiques, implicites ou explicites, dont elle résulte. Ce faisant, cette thèse contribue à repérer et à dénaturaliser certains verrous qui empêchent de nos jours l’émergence de techniques de gestion écologique des nutriments et de la matière organique alors que s’accentue une certaine urgence environnementale et sociale. Entre autres résultats, ce travail démontre que, à l’ombre du modèle dominant linéarisant les cycles biogéochimiques, les techniques de recyclage se sont maintenues jusque tard dans le cœur et surtout les marges de l’agglomération urbaine. Il souligne le rôle singulier et particulièrement important de la Seconde Guerre mondiale dans ce maintien. Il illustre à la suite d’autres travaux que l’évolution technique est tout sauf linéaire. Il met à jour des facteurs décisifs qui conduisent ensuite à la marginalisation de ce recyclage (franchissement de seuils dans l’urbanisation dans la région, priorisation de la valorisation énergétique sur le recyclage matériel, verrouillage réglementaire, etc.). Enfin, il montre comment ces techniques circulaires ont pu, de façon paradoxale au cours de la seconde moitié du XXe siècle, conforter la croissance du régime dominant.
Emmanuel Adler, 2020. Thèse de doctorat de l’Université Paris-Est. Sous la direction de Bruno Tassin (LEESU) et Eric Baratay.
Cette thèse a pour objet d’apporter un éclairage sur les conditions de gestion des déjections humaines dans une double perspective technique et historique. Le sujet technique concerne les conditions d’évolution des systèmes mis en œuvre par les êtres humains pour soustraire à leur environnement les déjections. Il s’agit d’étudier le volet excrémentiel de l’assainissement, depuis les premiers équipements et objets en contact direct avec les matières solides et liquides, les conduites et fosses occupées plus ou moins longtemps, jusqu’aux opérations de vidange/transformation pour conclure sur la victoire du tout-à-l’égout. La période retenue (de la fin du XVIIIe jusqu’au début du XXe s. permet d’appréhender l’essor d’une activité aux multiples connexions (techniques, scientifiques, politique publique, justice…). En effet, cet intervalle correspond à une radicale transformation des activités en relation avec la gestion des matières fécales produites par les habitants des grandes villes. Dans une progression rythmée par des tensions et des crises, le système d’assainissement des déjections humaines de la cité se restructure en réseau, contrôlé par un nombre croissant d’acteurs, mais également de procédés techniques, de règlementations, et bien sûr pour en assurer le fonctionnement, de mécanismes financiers. La recherche effectuée s’est portée avec une attention particulière sur la ville de Lyon, jusqu’ici relativement peu considérée sous cet angle. La conclusion synthétique de cette recherche est de constater que l’assainissement humain, nécessité primaire des cités, tend à se ramifier au fil du temps sous l’influence de divers facteurs.
Adèle Mathey, 2020. Stage de césure AgroParisTech, sous la direction de Fabien Esculier.
Dans un contexte de perturbation des grands équilibres planétaires, la gestion des ressources naturelles est un enjeu important. Il convient que les grands cycles biogéochimiques restent à l’équilibre et que les ressources en eau, carbone, azote, phosphore… soient gérées de manière durable. Or, dans le cas de l’alimentation des êtres humains, ces principes ne sont peu ou pas respectés. En particulier, la gestion actuelle des excrétats humains, en France, ne permet pas un retour au sol des éléments que nous ingérons, participant à une ouverture des cycles biogéochimiques et une dépendance accrue en ressources fossiles. Mais cela n’a pas toujours été le cas.
Le stage que j’ai effectué au LEESU, dans le cadre du programme OCAPI, porte sur cette thématique et en particulier sur les pratiques de retour aux sols agricoles des excrétats humains dans les Flandres au XIXe siècle, via l’engrais flamand (utilisation de matières fécales et d’urines, sans transformation notable, comme fertilisant), et la circularité des systèmes alimentation/excrétion associés. Pour mener cette recherche historique, j’ai d’abord mené une recherche bibliographique, cherchant des ouvrages traitant de la gestion des matières fécales et urines, des engrais, de l’agriculture et de l’assainissement au XIXe siècle dans les Flandres. A partir de ces sources, j’ai étudié les modes d’utilisation de l’engrais flamand et ai tenté de localiser et de périodiser son usage.
Ainsi, l’engrais flamand semble avoir connu un succès notable dans la première partie du XIXe siècle, il est alors objet de commerce et on porte grand soin à son stockage et son transport. Cependant, dès le milieu du siècle, son usage paraît décliner, en première analyse en raison des inconvénients liés à sa manipulation, de l’arrivée de nouveaux engrais sur le marché et du mouvement hygiéniste. Dès le début du XXe siècle, Calmette entreprend des recherches sur l’épuration des eaux d’égout contenant des matières fécales et urines. En un siècle, nous passons d’une logique de valorisation des excrétats humains (engrais flamand) à une logique de tout-à-l’égout et d’épuration (station d’épuration de la Madeleine). Ce rapport présente donc les premiers résultats d’une recherche exploratoire. Il pourra servir de base pour l’étude plus approfondie des pratiques d’utilisation de l’engrais flamand au XIXe siècle et de la trajectoire socio-écologique de la gestion des excrétats humains à Lille du XIXe au XXIe siècle.
